Claude Tarnaud

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Claude Tarnaud lit un extrait de DE (L'Écart absolu, Paris, 2003, p. 73 - 75) 
« de l'art de dresser les échénéides »

        C'est pourquoi la haute figure imaginaire du Prince Dakkar ne cessera jamais de m'émerveiller. Indigène de l'errance, il a su utiliser de façon délibérée l'innovation technique pour inventer sa liberté, le droit de tout recon­naître sans avoir à en rendre compte à quiconque. Les terres émergées ne lui offrant plus de refuges sûrs, il s'est servi de la science pour se créer un pays ne tenant à rien. C'est en ceci qu'il est exemplaire. Outre les abîmes, il s'est choisi bien d'autres fonds où puiser, selon des critères inséparables de la poésie du geste. C'est probablement aux habitants des lIes Bagiuni, situées au sud de la Somalie, près de la frontière du Kenya, qu'il a dû emprunter cette méthode de pêcher la tortue au rémora qui est décrite à la fin du chapitre intitulé Du Cap Horn à l'Amazone dans Vingt mille lieues sous les mers. Les rémoras sont des échénéides, de la troisième famille des malacoptérygiens subbra­chiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses transversales mobiles entre lesquelles l'animal peut opérer le vide, ce qui leur permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse... Les hommes du Nautilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau, une longue corde amarrée à bord par l'autre bout... Les échénéides, jetés à la mer, com­mencèrent aussitôt leur rôle et allèrent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle qu'ils se fussent déchirés plu­tôt que de lâcher prise. On les hâlait à bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient... On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient deux cents kilos...

         Le pêcheurs des lIes Bagiuni emploient une métho­de légèrement différente: ils gardent les rémoras dans une cage immergée fixée à la coque de leur fragile embarcation; aussitôt après la capture de l'échénéide, ils ont pratiqué dans la partie caudale de celui-ci une ouverture qui, une fois cicatrisée, peut se comparer aux trous pour boucles d'oreille dans les lobes auriculaires ; c'est dans cet orifice qu'ils passent la corde avant de lâcher leur hameçon vivant sur les tortues qui dorment à la surface des flots. Mais ici intervient l'élément délirant : si le poisson se colle au rep­tile chélonien avec assez de force pour que le pêcheur puis­se hâler la proie jusqu'au bateau, il reçoit en récompense quelques petites gâteries, des poissons dont il est particu­lièrement friand ; par contre, s'il laisse aller la tortue ou la manque, le pêcheur le sort de l'eau et lui administre une paire de gifles avant de le remettre dans sa cage, privé de dessert. Voilà! De l'art de dresser les échénéides ! Et si l'idée d'un pêcheur giflant un poisson peut avoir pour nous un certain contenu d'humour, c'est que nous ne voyons pas que notre anthropomorphisme desséchant cède la place ici à un rapport exaltant de complémentari­té naturelle qui ne peut se comparer qu'à la symbiose.

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