Claude Tarnaud


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Julio Cortázar et Claude Tarnaud


Julio Cortázar et Claude Tarnaud, Saignon, été 1971
                                                                                                                                                              ( photo (c) Colette Portal )



Extrait du « Le Bestiaire D'Aloys Zötl (1831-1887) »  (p.92-94)
de Julio Cortázar
Edition Franco Maria Ricci (Janvier 1976)

« …..Tel n’est pas le cas des scorpions, qui joignent à une nature sournoise et sous-roche les avantages de leur force totémique. Le poète Claude Tarnaud le sait bien, qui entretient avec eux des relations mi-junguiennes mi-yoruba qui finissent par contaminer ses amis, comme il peut et doit arriver en pareil cas. Il y a quelques années, à Genève, il m’avait parlé longuement des scorpions et m’avait donné à lire un texte admirable, L’Aventure de la Marie-Jeanne, où des scorpions, des murènes et des serpents composent un vertigineux pectoral d’initiation et de passage.

« Quelques jours plus tard j’allais lui téléphoner de mon bureau des Nations Unies où l’intérêt des documents que j’avais à traduire affleurait au niveau du sommeil ; tout en composant son numéro je regardais distraitement arriver et partir la circulation des Charmilles, régulièrement guillotinée par le feu rouge du coin. Au moment précis où, à l’autre bout du fil, m’atteignit la voix de Claude, un camion s’arrêta sous notre balcon : sur son toit il y avait un énorme scorpion rouge. De pareils moments justifient  n’importe quel emploi, n’importe quel ennui, et on dirait même qu’il en jaillit comme une explosion purificatrice, un rachat pour les naufragés échoués derrière un bureau ou dans un rapport du Conseil de Sécurité »  ….


rectification:

Nous regrettons vivement avoir commis une grave erreur en attribuant le texte suivant à Claude Tarnaud. Ce texte est de

Jean Thiercelin.

 Gibbsy Tarnaud et l'équipe du site « Claude Tarnaud »

Texte de Jean Thiercelin  

            « J’ai commencé à t’écrire, Julio, et j’étais comme enfermé en un œil … Pas le mien … non,
pas le mien, celui d’un Ancêtre peut-être … quien sabe, Julio … mais pour sûr ZÖTL rôdait par là…
ce devait bien être lui !!
            Tu te souviens de cette nuit, avec le scorpion, la chauve-souris, Hugo … tu te souviens comme
tu l’as raconté et comme nous nous sommes retrouvés en plein cœur de cette nuit, et comme tout était
calme après toutes ces mouvances…
            Ce que je ne t’ai pas dit, Julio, c’est l’après…
            On a dû prendre un dernier verre et puis bonsoir, chacun retournant à ses vampires préférés…
            J’ai grimpé jusqu’à la pièce de la tour, la pièce aux souris chauves et aux scorpions immobiles.
As-tu remarqué comme un scorpion immobile est plus inquiétant qu’un scorpion en mouvement ?
            Et ici l’on va se retrouver à nouveau dans la position de celui qui est enfermé dans l’œil…
            Mais dans l’œil de qui ?
-Bref, je suis remonté là-haut, et j’ai bien dû boire quelque chose. Le dernier verre, comme on
dit avec Vladimir.
            Sur la table il y avait une petite flaque de lumière, une feuille de papier, un stylo … une petite
boule de verre dite « sulfure » et alentour, cet étrange silence, tu sais, celui que l’on connaît bien, et ce
silence de la dérive blanche … .
            L’entour était de calme. J’imagine que tu dormais. Hugo dormait. Les Ancêtres devaient
dormir. ZÖTL aussi.
            Et tout à coup en le sulfure comme, 

            comme, comment dire ?
            Une mirance, un miroitement, une brillance, quelque pulsion de brillance infime, comme un
chantournement de lumière prise au rebours de notre nuit.
            En ces cas là, tu le sais, le mieux est de se faire petit, tout petit écoutant tout au milieu des
bruires qui ne cessent maintenant de s’en venir, de progresser, de grimper, de s’amplifier, de se
déformer, de se déborder, de s’entrechoquer, de ... de…
            Tout d’abord ce fut come un scorpion qui ressemblait d’ailleurs étrangement à un caïman de
ZÖTL, qui remonta la nuit, car il faut dire que la nuit s’était établie en cette boule de verre et ce ne
pouvait être qu’elle avec ses atours de sables et de granits, avec ses feux d’étangs et ses reflets d’aubes
à torrents, avec ses bilans d’allégeance et ses creux de lumière,
la nuit, et là entre ses sables le minuscule scorpion, vert comme une petite incidence ….
puis le décor change : la nuit se débride un peu. Il y a comme apparence d’acide vert. Serait-ce déjà
l’aube ?
            Quelque chose bouge ! On croit voir, ou savoir que c’est la souris chauve qui s’envole, en
chantant la garce, comme une avant-dernière Calas !
Quelque chose bouge encore !
Non
on retombe en notre nuit, en notre bruyance de nuit !
Et le papier blanc devant le nez, et le crayon, et la petite taupe empaillée qui ne cesse de renifler toutes
les humeurs de la terre … et même le dé à coudre qui ne sait plus que faire !!! 

            La nuit avec toute cette brisure, ces cris, et là même ce cri du coq enfantin, le cri du coq
répandu en veinules de cœur en veinules d’espoir, en fort réseau d’amour ….
            Le petit espace bloqué en son temps, et le temps bloqué en son grand espace
            avec le scorpion, le coq, l’horloge maintenant, tu sais qui fait tac-tic, tac-tic…et la chauve de
souris et le sulfure qui me poussent en cette nuit, en cette nuit là à Serre … alors que visiblement tu
dors maintenant à quelques encablures en dessous ….
mais…
Bon dieu que ce fut un bel éclair ! En à-coup sûr, parfaitement taillé, et la pluie, la pluie déchirant tout
le devant de la scène, la pluie dévoreuse, arrachante, la pluie vieille admirable puissance matricielle, la
pluie … l’eau, l’eau rebondissante, l’eau rejaillissante, l’eau           

            et ses ruissellements, Julio, en la boule de sulfure, là en cet endroit de l’œil peut-être ; mais
est-ce le lieu de l’œil ?
Alors on chavire, que veux-tu !
on s’en va, on part et on rentre en la boule, et l’on occupe l’œil qui vous occupe comme la boule vous
établit en son centre, comme, comme, oui, c’était au chavire-vent, les creux, les hauts, les lames de
cette nuit !!!
et là en la bulle, en l’œil, en ce sulfure, la résurgence non seulement des eaux, des ciels, des arbres, des
prés, des bois, mais d’abord d’un bruissement blême d’armes et de froissements d’armures et de cris
de batailles et d’élévations de corps, pris en ces cris, pris en vie, pris en mort, pris en tourbillance de
lances, pris en cette stridence de cœur palpant la mort , cette autre bulle, Julio, où nous allons nous
cogner porteurs de nos petites errances de nuit.
Les portes de la mort ... même, ouvertes comme se relevaient en la lenteur suprême les lances
chevalières de ces combattants-là, de Paolo Ucello : Julio, car voici que nous nous retrouvons bien là,
glissés en cette crissance d’espace, en ce léger redan de temps.
            Les chevaux à croupes blanches et drues, les armures ruisselantes comme il se doit sous la
pluie, les caparaçons dégoulinants d’eau et de sueur, les armes d’un coup jetées en vibrance de par le
sinuant choc de lumière, l’écatir au cœur implantant ses puissances, les étendards délavés comme
enroulant le sombre des roulances d’orage ….
            la mort, Julio, en cette sphère de verre déployant ses atours, se reprenant en ses conquêtes sous
les murs d’une ville mauve, à peine estompant le sable se ses remparts, sur l’au-dessus d’étangs où
croassaient l’angoisse des grenouilles…
            Un regard, comme un autre trait de lumière, surpris sous la visière du casque et puis ce lourd
retentissement des fers retombant, la lente allure des chevaux se tournant, les uns comme les autres
s’en retournant sous la vibrance du rouge de leurs lances, qui à la dune, qui au marais pour le dernier
affrontement.
            Quelle heure est-il nom de Dieu et comment pourrais-je un jour sortir de cet œil, retrouver le
sec, le granit, comment pourrais-je échapper à ce choc qui se prépare, à cette mort qui se gonfle, qui
s’enfle, se gonfalonne, se vire, et maintenant emplie de vents et de rafales, de rires et de jurons,
d’incantations et de damnations s’établit sur la page de ce papier que je vois en transparence dans le
sulfure avec cette mouvance en reflets , avec ce terrible charnier ambulant, encore debout, encore
hurlant, encore injectant le sang en ses aciers, encore délitant un éclair pour une alarme qui ne
reviendra plus, un choc de tonnerre pour un cri qui se sera abattu, brisé, cassé à mille miettes…
            Curieux comme on pouvait entendre la résonnance de la pluie sur les toits, une sonnance d’un
gris très bleuté. La tour peu à peu chavirait en ses aubes. On ne les voyait encore mais les fracas de
batailles s’estompaient …..
             Je prendrais peut-être un dernier verre, Julio, en portant un toast à votre coq, en lorgnant du
côté de l’espace du scorpion, espace qu’il avait définitivement abandonné pour prendre celui de la
chauve-souris, qui elle … allez savoir…
            Je ne vais tarder à m’endormir aussi, Julio, mais, mais là tout de même dans le reflet de la
bouteille, ce sourire de ZÖTL jouant aux dés avec un Axolotl. » 

                                                                                                            (Juillet 1980)


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